L'urbanisme en dit long sur l'ambition démographique et culturelle de la société où il se décline. Cette science de l'organisation spatiale des villes encadre et normalise l'acte de construire. L'objectif de l'urbanisme consiste à répartir harmonieusement et de manière concertée le mode de vie urbain qui croît en France depuis que les campagnes se désertifient. Deux modèles urbanistiques se sont succédés ou opposés au fil des siècles, le modèle progressiste et le modèle culturaliste.
Le modèle progressiste est basé sur le progrès social et technique, l'efficacité et l'hygiène. Il élabore un modèle d'espace classé, standardisé et éclaté. Il s'agit de satisfaire tous les besoins types de l'homme universel en opposition avec la tradition urbaine au profit d'une association avec la nature. Il a pour finalité de conditionner les habitants pour un rendement maximal de leurs activités.
Le modèle culturaliste repose sur la richesse des relations humaines et la permanence des traditions culturelles. La cité est circonscrite à l'intérieur de limites précises, elle forme un contraste avec la nature environnante.. L'irrégularité et l'asymétrie sont la marque de son ordre organique. Elle fait régner la différence et exclut toute standardisation. L'art y occupe la même importance que l’hygiène dans le modèle progressiste. La cité du modèle culturaliste s'oppose à l'établissement du modèle progressiste par son climat démocratique et urbain favorable au développement de l'individu. Il s’agit davantage de créer du lien que de créer des biens. L’urbanisme parisien haussmanien était bien dans cette mouvance.
A l’inverse, la tour Triangle est l’emblème parisien d’un retour en force du modèle progressiste dans ce qu’il a de plus prétentieux et de plus anti-démocratique. La symbolique tour de Babel représentait la volonté de connaissance immédiate et de prise de possession comme paroxysme de l’orgueil humain. Par la suite, les tours sont apparues au fil de l’histoire comme des objets phalliques et des signes ostentatoires de puissance expliquant les compétitions de hauteurs que se sont livrées leurs propriétaires. Enfin, la tour avec ses deux extrémités non visibles l’une depuis l’autre reste le porte-étendard d’une vision anxiogène du futur ou ni l’humain ni la nature n’ont la part belle.
L’architecte bien connu Jean Nouvel indique qu’une tour doit être identitaire et correspondre à un héritage avec ses racines. Il précise que la densité ne doit pas être parachutée ou élaborée dans la précipitation mais doit savoir se marier avec l’identité et la complexité. A contrario, cette tour Triangle qui ne figurait pas dans le Plan Local d’Urbanisme Parisien de 2010 est apparue soudainement sans s’inscrire dans la continuité de l’histoire du site et dans un environnement ou les projets d’ampleur en proche périphérie ne manquent pas (Balardgone, tours du Pont d’Issy) et surtout sans que la question de la complémentarité de ces projets n’ait été sérieusement envisagée.
Dans notre Projet Humaniste, nous avons rappelé qu’il était possible de construire de façon plus dense en créant un cadre de vie agréable sur la base de la concertation et de la modération caractéristiques d’une saine concentration. Le projet de tour Triangle n’apporte ni la concertation ni la modération et correspond à un retour en force d’un modèle urbanistique dépassé dans ce qu’il a de plus pernicieux. Il ne saurait donc être question d’avaliser cet urbanisme d’un autre âge qui a atteint ses limités. Car, comme le suggère Marguerite Yourcenar, construire n’est pas anodin car « construire, c’est collaborer avec la terre. C’est mettre une marque humaine sur un paysage qui en sera modifié à jamais. »


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